Au Canada, un « salaire décent » pour couvrir plus que les dépenses de base

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Emily Hoey passe son week-end à Montréal. Elle travaille à Simcoe, en Ontario, où elle sert des bières blondes pour la Charlotteville Brewing Company : « Avant, je n’avais pas assez de sous pour aller profiter de Montréal. Être payée à un salaire décent, ça me permet ce genre de choses. »

Depuis que son entreprise a intégré le Living Wage Network (Réseau salaire décent), elle a vu son salaire croître de 3 dollars de l’heure, à 17 dollars canadiens (12,61 €), soit 2 700 dollars brut (2 000 € ) par mois : « Maintenant, je peux prendre des cours à l’université et dépenser plus dans ma ville », se réjouit-elle.

Couvrir les dépenses de base

Ce salaire décent, c’est l’équipe de Craig Pickthorne, de l’Ontario Living Wage Network, qui le calcule. Son montant permet de couvrir les dépenses de base : le loyer, la nourriture, le transport, les vêtements, mais également de se payer des loisirs.

Il varie grandement selon les villes. À Toronto, la riche capitale de l’Ontario où se loger coûte très cher, il s’élève à 22,08 dollars l’heure (16,37 €). Bien plus qu’à Kingston, beaucoup moins opulente, où il n’est que de 17,75 dollars (13,16 €). « Avec le salaire minimum, une famille à Toronto peut à peine survivre », s’indigne-t-il.

Une façon de se démarquer

Le réseau a été créé au milieu des années 2000, au départ, pour lutter contre la pauvreté infantile. « La pauvreté peut frapper toutes sortes de familles. Face à cela, le salaire minimum est un outil du passéconstate Craig Pickthorne. C’était censé être une norme pour les jeunes entrant sur le marché du travail. Mais en fait, beaucoup de gens payés au salaire minimum ont déjà des familles. Et des factures à payer. »

Les entreprises qui souhaitent être certifiées « décentes » doivent prouver à l’organisme qu’elles paient au moins le salaire fixé. Être certifié coûte de 50 à 1 000 dollars canadiens (de 37 à 741 €) par an, selon le type et la taille de l’entreprise.

Amener de la stabilité chez les employés

Pour la patronne de la Charlotteville Brewing Company, Melanie Doerksen, le passage au salaire décent était la meilleure choisi à faire : « On payait déjà un peu au-dessus du salaire minimum. Et ça va augmenter en novembre. On va fêter ça ! », s’exclame-t-elle dans un rire.

Brandy Leary, directrice artistique de la compagnie de danse Anandnam, elle, garantit à ses employés, depuis le début de la crise du Covid-19, le salaire décent fixé par l’ONG : « Ça a entraîné la stabilité chez nos employés, qui ont été frappés durement par l’arrêt des spectacles. »

Un outil marketing

Pour Gilles Grenier, professeur au département de science économique à l’université d’Ottawa, la certification est avant tout un outil de marketing des entreprises. « Elles achètent le message qui va avec la certification, celui de responsables qu’elles sont responsables. Ce n’est pas que de la généreuse. »

Melanie Doerksen y voit en tout cas une bonne manière de conserver son personnel, alors que plus d’un million de postes sont vacants au Canada, pour une population active de 20 millions : « Nos salariés veulent tous rester chez nous, maintenant. Et ça apporte aussi des clients, qui effectuent la démarche. »

Même constat chez David Neinstein, propriétaire d’un restaurant à Toronto, chez qui le passage au salaire décent, en mai dernier, ne s’est pas fait sans mal. « Chez nous, pour être certifié, ça engendre une hausse de 15 % des salaires de nos employés, souligne-t-il. Et pour compenser, il fallait qu’on augmente au moins autant les prix de nos menus. Certains clients ont dit qu’ils ont décrit ça un peu cher, mais… c’est le jeu ! Les autres nous nécessaires. »

Le salaire minimum de moins en moins pertinent

Depuis le début de la pandémie, le nombre d’entreprises ayant adhéré à l’association a triplé en Ontario, pour dépasser les 500. Assez pour que les membres du gouvernement de la province tendent l’oreille ? « On a très peu de contacts avec eux, ils ont une méconnaissance du niveau de vie réelle des gens », soutenir Craig Pickthorne. Par courriel, le gouvernement indique qu’il va augmenter chaque année le salaire minimum indexé sur l’inflation. Une approche « juste et équilibré » pour les entreprises et leurs employés, écrit-il.

Mais aux yeux de l’économiste Gilles Grenier, « le salaire minimum est de moins en moins pertinent » dans ce contexte où le rapport de force entre employeurs et employés s’est inversé.

En ce mois de novembre, le calcul du « Living Wage », par ville, sera réévalué à la hausse, au vu de l’inflation (6,9 % en octobre). « Honnêtement, je ne sais pas trop à quoi m’attendredit David Neinstein. Mais ce que je sais, c’est qu’on ne reviendra pas en arrière. »

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Qu’est-ce qu’une « rémunération équitable » ?

La Déclaration universelle des droits de l’homme dispose dans son article 23 que « peut travailler un droit à une rémunération équitable et satisfaisante lui assurant ainsi qu’à sa famille une existence conforme à la dignité humaine, et complétée, s’il y a lieu, par tous les autres moyens de protection sociale ».

Pour le Catéchisme de l’Église catholique, au paragraphe 2434, « le juste salaire est le fruit légitime du travail. Le refuser ou le retenir peut constituer une grave injustice (cf. Lv 19,13 ; Dt 24,14-15 ; Jc 5,4). Pour apprécier la rémunération équitable, il faut tenir compte à la fois des besoins et des contributions de chacun ».

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