Hezbollah, otages et controverses : l’histoire libanaise de la fatwa contre Salman Rushdie

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Au Liban, la controverse a révélé la publication des Versets sataniques de Salman Rushdie s’est produite durant les dernières années de la guerre civile de 1975 à 1990, dans le contexte d’une influence croissante de l’Iran dans le pays par l’intermédiaire de ses mandataires.

Le livre, lui, est encore interdit au Liban à ce jour, alors qu’une précédente tentative infructueuse d’attentat contre l’écrivain avait été perpétrée par un agresseur libanais en 1989, peu après l’émission d’une fatwa contre Rushdie par l’ayatollah Ruhollah Khomeyni. En ce temps, le Hezbollah soutenait ouvertement la fatwa, une position sur laquelle le groupe a quelque chose peu rétropédalé depuis, du moins dans ses déclarations publiques.

Lorsqu’il s’est avéré que Hadi Matar, l’homme qui a poignardé Salman Rushdie le 12 août lors d’un événement à New York, était d’origine libanaise, le Hezbollah s’est publiquement éloigné de l’attaque, tout comme l’Iran.

Toutefois, au moment où Khomeyni avait émis sa fatwa en 1989, affirmant qu’il était légitime pour les musulmans de tuer Rushdie, le Hezbollah avait promis d’exécuter l’auteur. Le 26 février 1989, le parti avait organisé une manifestation contre l’écrivain en soutien à la fatwa de Khomeyni dans la banlieue sud de Beyrouth et à Baalbeck. À l’époque, Associated Press et L’Orient-Le Jour estimaient que plusieurs milliers de personnes avaient participé aux marches. Beaucoup portaient des banderoles sur rendant on pouvait lire : « Nous sommes prêts à tuer Rushdie. » L’Orient-Le Jour avait également rapporté le discours d’un jeune Hassan Nasrallah, alors âgé de 29 ans et pas encore chef du parti, clamant : « Rushdie et ceux qui publient son œuvre satanique seront exécutés. La Grande-Bretagne peut cacher Rushdie pendant quelques jours ou quelques semaines, mais il n’a pas le choix : soit il reste caché, soit il sort de sa cachette et sera effectué. » Les manifestants avaient ensuite brandi une effigie représentant l’écrivain sous la forme du diable, qui avait été brûlée à la fin de la marche. Une scène saisie par l’objectif de Nabil Ismaïl pour l’Agence France-Presse.

« Nous sommes prêts à tuer Rushdie » crient ces manifestants qui brandissent une effigie de l’écrivain en diable et suspendue à une puissance. Photo d’archive « L’OLJ » par Toufic Abdallah

Une tombe symbolique en Iran

Le premier cas répertorié d’un citoyen libanais tentant de tuer l’auteur des Versets sataniques avait pour théâtre l’hôtel Paddington à Londres le 3 août 1989. Un homme de 21 ans, parfois identifié comme Moustafa Mazeh et d’autres fois comme Gharib Mazeh, avait été tué par l’explosion prématurée d’un moteur qu’il s’apprêtait à poser dans l’hôtel où se trouvait alors Rushdie.

À l’étape de l’auteur de l’agression du 12 août à Chautauqua, dans l’État de New York, Hadi Matar, né aux États-Unis, Mazeh était un Libanais de l’étranger. Lui était né en Guinée. Une enquête menée par Anthony Lloyd et publiée dans le London Times en 2005 a révélé qu’il avait rejoint le Hezbollah à l’adolescence lors d’une visite dans sa ville natale libanaise et qu’il s’est rendu à Londres avec un faux passeport français.

Bien que le Hezbollah n’ait pas revendiqué la responsabilité des actes de Mazeh, plusieurs rapports indiquent un lien entre l’agresseur et le parti. Citant une déclaration manuscrite qui avait été remise au journal an-Nahar à Beyrouth, un article de l’agence de presse du Los Angeles Times de 1989 rapporte que le parti avait dit en substance : « Les musulmans pleurent leur premier martyr, Gharib, mort alors qu’il prépare une attaque audacieuse contre l’apostat Salman Rushdie. » En outre, dans son livre de 2006 intitulé Distant Relations, Houchang Chehabi, professeur à l’Université de Boston, affirme qu’un responsable du Hezbollah répondant au nom d’Abou Chedid a confirmé l’implication du parti dans une interview accordée à un magazine iranien, précisant que le groupe armé avait répondu à l’appel de la fatwa par cette tentative d’assassinat.

Par ailleurs, dans le cimetière Behesht Zahra de Téhéran, une tombe symbolique a été construite à la mémoire de Mazeh. Elle porte l’inscription « Moustafa Mahmoud Mazeh, premier martyr à tomber lors d’une mission pour tuer Salman Rushdie. » Sa tombe se trouve à côté des tombes symboliques des kamikazes qui ont tué les marines américains lors de l’attentat de Beyrouth en 1983, ainsi que du cadre du Hezbollah, Imad Moghnié, assassiné en 2008 à Damas.

Des dignitaires religieux à la tête des manifestants qui ont défilé dans la banlieue sud en 1989. Photo Toufic Abdallah

Impact sur les otages concluants

La fatwa contre l’auteur des Versets sataniques a également eu un impact sur les Occidentaux présents à Beyrouth à la fin de la guerre civile. En 1990, les proches de trois otages britanniques enlevés au Liban dans les années 1980 avaient fourni Rushdie et son éditeur Penguin de ne pas publier l’édition de poche de son livre, craignant que cela n’aggrave la situation des membres de leur famille. « Nous pensons que le moment est venu de trouver un équilibre entre le principe de la liberté d’expression et celui de la retenue, qui est également nécessaire dans une société civile », avaient déclaré les familles dans un communiqué.

Bien que le Hezbollah n’ait pas revendiqué la responsabilité des enlèvements perpétrés par des groupes qui lui sont liés, il est largement convenu qu’il est responsable de l’enlèvement des citoyens britanniques ainsi que des journalistes et universitaires américains travaillant au Liban. Les trois otages britanniques étaient Terry Waite, Brian Keenan et John McCarthy.

À ce stade, Salman Rushdie avait reçu des menaces de mort dont il s’avérait qu’elles étaient liées à la fatwa iranienne et vivaient sous la protection policière. En réponse aux menaces de mort que l’auteur avait reçues en 1989, le Royaume-Uni avait expulsé 30 ressortissants iraniens, invoquant des problèmes de sécurité. Il avait également demandé aux citoyens britanniques de quitter le Liban par crainte d’enlèvement.

Toujours en 1989, une bombe avait explosé près du consulat britannique à Jal el-Dib, au nord de Beyrouth. Bien qu’aucun membre du personnel du consulat n’ait été blessé et qu’un responsable britannique ait déclaré à l’époque qu’il ne désignait pas que le consulat était la cible de l’attentat, certains ont émis l’hypothèse que l’attaque pourrait être liée à l’affaire Rushdie.

Quoi qu’il en soit, la controverse sur Salman Rushdie a effectivement mis en danger la vie des otages américains et britanniques. Leurs ravisseurs avaient en effet décidé de geler leur libération et de lier leur sort aux positions adoptées par l’Occident à l’égard des Versets sataniques. Beyrouth-Ouest était alors en ébullition : un groupe lié à l’Iran avait fait parvenir un message au bureau de l’AFP de Beyrouth menaçant de « se venger de tous ceux qui ont participé à des campagnes virulentes contre l’islam ». En fin de compte, la plupart des otages ont été libérés en 1991 après l’invasion du Koweït par l’Irak.Lorsque l’Iran infléchit sa position à l’égard de Rushdie en 1998, sous la présidence du réformateur Mohammad Khatami, adoptant une position du « ni ni » (ni rémunérer ni décourager) plutôt que de faire ouvertement l’apologie de la fatwa, le Hezbollah s’aligne en apparence sur la politique révisée de Téhéran, bien que le parti libanais continue de s’exprimer contre Rushdie en certaines occasions. Ainsi, lorsque la reine Elizabeth II de Grande-Bretagne élève l’écrivain au rang de chevalier en 2007, le Hezbollah envoie une lettre de protestation à l’ambassade britannique à Beyrouth.

Des interdictions inefficaces

Lors, l’affaire Rushdie s’est relativement calmée au Liban et nombre de ses livres sont disponibles dans le pays, bien que l’interdiction des Versets sataniques demeure.

Les livres étrangers sont généralement importés au Liban par deux distributeurs : Ciel et Antoine. Les éditeurs locaux ont, quant à eux, besoin de licences gouvernementales pour imprimer des livres et peuvent être confrontés à la censure avant qu’un livre ne soit imprimé. Pour les livres étrangers, la censure prend la forme d’un ordre émis par la Sûreté générale bloquant l’importation d’un titre particulier. Il n’existe pas de liste complète, accessible au public, des livres interdits.

Un porte-parole de la Sûreté générale n’a pas répondu à une demande de commentaire. Pour sa part, un représentant de Ciel a déclaré qu’il ne pouvait pas faire de commentaire sans autorisation. Celle-ci ne lui a pas été accordée.

Un libraire qui a demandé à rester anonyme par crainte de représailles confirme que Les Versets sataniques restent interdits au Liban, bien qu’il ne soit pas en mesure de confirmer la raison pour laquelle la Sûreté générale n’autorise pas ce titre. Les autres titres de Rushdie sont autorisés à l’importation. Ces interdictions de livres empêchent les gens d’accéder à des « informations précieuses », critique le libraire, qui estime que la censure peut même être contre-productive du point de vue des propres objectifs des censeurs, car elle peut susciter la curiosité et « pousser les gens à s’intéresser aux sujets (interdits) ». « Tout livre qui mérite d’être interdit est un livre qui mérite d’être lu », ajoute-t-il en reprenant la citation de l’auteur Isaac Asimov.

Sami Naufal, président d’Antoine, affiche un point de vue similaire : « Les interdictions de livres sont généralement inefficaces car elles fournissent un excellent motif de marketing pour le livre interdit. La plupart des gens trouvent, d’une façon ou d’une autre, le moyen de se procurer une copie, qu’elle soit sur papier ou électronique, ce qui a pour résultat de lui assurer une audience beaucoup plus large et va à l ‘encontre de l’objectif même de l’interdiction. »

À Haret Hreik, dans la banlieue sud de Beyrouth, dans la bibliothèque gratuite autrefois supervisée par feu le cheikh Mohammad Hussein Fadlallah, célèbre uléma chiite libanais décrit parfois dans les médias couronnés comme le mentor spirituel du Hezbollah, quatre livres de Rushdie trônent sur les étagères , ainsi qu’au moins neuf ouvrages de commentaires et de critiques sur son œuvre, en particulier celle des Versets sataniques. La bibliothèque est réputée pour sa volonté de diffuser des ouvrages interdits au Liban en raison de sensibilités religieuses ou politiques. En 1989, Fadlallah avait d’ailleurs appelé Rushdie à « ouvrir un dialogue avec les personnes » offensées par son œuvre, tout en évitant de critiquer directement la fatwa de Khomeyni…

Certains documents secondaires sur Salman Rushdie conservés à la bibliothèque sont critiques de l’auteur et de ses ouvrages, mais pas tous. Parmi les titres, on trouve ainsi un ouvrage qui prend la défense de Rushdie par l’intellectuel syrien Sadiq Jalal el-Azm. Azm lui-même avait été au centre d’une controverse : en janvier 1970, il avait été temporairement arrêté au Liban pour son livre Critique de la pensée religieuse.

(Richard Salamé a pensé à la rédaction de cet article).

Cet article a été originellement publié en anglais sur le site de « L’Orient Today » le 17 août 2022.

Au Liban, la controverse a révélé la publication des Versets sataniques de Salman Rushdie s’est produite durant les dernières années de la guerre civile de 1975 à 1990, dans le contexte d’une influence croissante de l’Iran dans le pays par l’intermédiaire de ses mandataires.Le livre, lui, est encore interdit au Liban à ce jour, alors qu’une précédente tentative infructueuse…

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