Le chemin de croix de Blade Runner

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Voilà quarante ans que « Blade Runner » a été projeté pour la première fois sur les écrans. Désormais considéré comme un chef-d’œuvre du cinéma de science-fiction, il est pourtant connu comme un accueil très mitigé de la critique comme du public. Cette adaptation libre du roman de Philip K. Dick « Les androïdes rêvent-ils de moutons électriques ? » (1968) était-elle trop en avance sur son temps ? Pas en phase avec le contexte politique de l’époque ? At-elle été victime d’un trompeur marketing ? Ou des exigences des producteurs mal placées de ses ? En réalité, d’un peu tout ça à la fois…

Rembobinons le fil (ou plutôt la VHS) de cette histoire à rebondissements. Quand il débarque sur le projet, début 1980, Ridley Scott a 42 ans, mais seulement deux longs métrages à son actif, dont « Alien » (1979), carton planétaire à la frontière entre horreur et science-fiction. De beaux débuts, mais pas encore la carte de visite qui permet d’imposer (tous) ses choix aux studios. À l’inverse de Stanley Kubrick, cinéaste américain qui a choisi l’exil en Angleterre, Ridley Scott est un Anglais qui se lance à la conquête d’Hollywood. Elle débute avec cette dystopie dont l’action se passe à Los Angeles en 2019. Rick Deckard (Harrison Ford), ex-flic expert dans l’art de traquer les « réplicants », ces androïdes à l’apparence humaine mais à l’ espérance de vie limitée, doit reprendre du service pour « retirer » quatre modèles très perfectionnés, en pleine rébellion, menés par Roy Batty (Rutger Hauer, qui décèdera comme son personnage en 2019).

Icône CitationAu box-office, « Blade Runner » allait surtout pâtir de la sortie, deux semaines plus tôt, d’un phénomène mondial : « ET, l’extraterrestre », de Spielberg.

Cette traque sert de prétention à une réflexion sur la condition humaine, ce qui la distingue des robots (les « réplicants » sont débusqués grâce à un test vérifiant leur absence d’empathie vis-à-vis de la souffrance animale), et délivre une critique acerbe de ce futur pas si lointain : l’humanité y est dépeinte comme une addition de solitudes, plongées dans une mégapole oppressante, humide et sombre, où les inégalités ont atteint des sommets. « Ce film est un avertissement, résume le journaliste Paul M. Sammon. Il nous dit : « Regardez vers quel monde on se dirige. N’obéissez pas bêtement aux ordres. Soyez humains. C’était le message de Philip K. Dick. »

« Mon mixeur et mon grille-pain vont adorer »

Celui-ci, pourtant, doute de la fidélité du projet à son œuvre originale. Un premier scénario est écrit au début des années 1970 par Robert Jaffe. « Est-ce que je te passe à tabac ici à l’aéroport, ou dois-je attendre qu’on soit rentrés à mon appartement ? » lui assène Philip K. Dick, après l’avoir lu. Les droits du livre sont rachetés et le scénario amendé plusieurs fois, jusqu’au tournage qui débute en mars 1981, malgré le retrait de la compagnie Filmways, qui finançait la moitié du budget. Le signe de la « malédiction « Blade Runner » ? Par une coïncidence étrange, de nombreuses marques, comme Atari, Cuisinart ou Pan Am, dont les logos étaient visibles dans le film, allaient faire faillite quelques années après sa sortie.

Surtout, à voir comment « Blade Runner » est accueilli fin juin 1982, on se demande si ce n’est pas lui la première victime de cette malédiction. Dès les projections de travail, les producteurs font grise mine. « On ne comprend rien », s’inquiètent-ils, même pas convaincus par les somptueux décors du futurologue Syd Mead et la musique envoûtante de Vangelis. Ils exigent l’ajout d’une « happy end », totalement décalée, et d’une voix off au didactisme inutile. « Je l’ai enregistré parce que j’y étais obligé, mais je ne pensais pas qu’elle serait utilisée, raconte Harrison Ford. D’ailleurs, Ridley était contre… » Pour la nouvelle fin, qui nécessite des plans de nature vue du ciel, six jours de tournage en hélicoptère sont rajoutés. « Mais à cause des nuages, on ne voit rien. On a dû demander à utiliser les rushs de « Shining » », témoigne la productrice exécutive Katherine Haber. Pas suffisant pour éviter l’iceberg, lors de la sortie. « Il y a probablement un public pour ce genre de chose. Je suis sûr que mon mixeur et mon grille-pain vont adorer », pérore la critique Jeff Simon. Aux États-Unis, sur seize articles, huit descendants le film, cinq restent entre deux eaux, et seulement trois le infectent. Avec des conséquences directes sur le nombre d’entrées. « J’ai vu le film à 16 heures, en semaine. On était quatre dans la salle. Ça m’a brisé le cœur », se souvient David Dryer, responsable des effets spéciaux.

Dans la bibliothèque du congrès américain

Les entrées ne parviennent pas à couvrir les 28 millions de dollars de budget. L’échec est patent. En France, ce n’est peut-être pas mieux. « « Blade Runner » est un film horriblement fatigant qui ne met en lumière à peu près aucune des richesses de son scénario », tranche le quotidien « la Croix ». En une, « Métal Hurlant » et Philippe Manœuvre s’indignent : « C’est Philip K. Dick qu’on assassine ! »

Icône CitationAvec Reagan au pouvoir, les Américains avaient envie de croire à un avenir meilleur. Ils sont motivés par l’optimisme, pas un film dépressif. David Séchoir

Beaucoup regretteront plus tard ces avis définitifs. Au box-office, « Blade Runner » allait surtout pâtir de la sortie, deux semaines plus tôt, d’un phénomène mondial : « ET, l’extraterrestre », de Spielberg, à la vision nettement moins déprimante. Lors de cet été 1982, c’est même un embouteillage monstre dans les salles : « Star Trek 2 », « Poltergeist », « The Thing », « Conan le Barbare », « Tron », « Rocky 3 » ou « Mad Max 2 » ferraillent pour tirer le chaland. Tous n’y parviendront pas. Surtout, le marketing autour de « Blade Runner » le présente comme un mix entre « Star Wars » et « Indiana Jones ». Promesse trompeuse… « Avec Reagan au pouvoir, les Américains avaient envie de croire à un avenir meilleur. Ils sont motivés par l’optimisme, pas un film dépressif », analyse aussi David Dryer.

Grâce à l’essor de la vidéo, et à deux nouvelles versions sorties en 1992 et en 2007, allégées de la voix off et de la fin sirupeuse, le « film dépressif » allait pourtant s’installer comme l’un des plus grands de l’histoire du cinéma, à l’influence considérable. Dès 1993, il est sélectionné par la bibliothèque du Congrès américain pour y être conservé, en raison de son apport culturel, historique et esthétique. Et, en 2002, le magazine « Wired » le classe tout en haut du top 20 des meilleurs films de science-fiction. Un destin dont rêverait Denis Villeneuve, le réalisateur de « Blade Runner 2049 », qui fut lui aussi boudé en salles lors de sa sortie en 2017…

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